Violence Urbaine
Les racines du mal
Abdoulaye Ann
Il ne s'agit pas d'un fait isolé, mais d'un cocktail aux éléments explosifs. Les facteurs sont ainsi nombreux à concourir à l'installation d'une violence urbaine endémique, à laquelle Dakar et les autres villes du Sénégal paient un lourd tribut quotidien.
Un célèbre lutteur sénégalais a été lynché à mort, lundi dernier, dans le quartier de Fass après une tentative d'agression sur une femme. Hospitalisé, sa vie est en danger. Quelques jours auparavant, une bande d'adolescents a poignardé un jeune homme de dix-sept ans lors d'un "foureul" (une forme manifestation récréative populaire en vogue au Sénégal). Ces faits, fréquents à Dakar, indiquent de l'escalade de la violence urbaine en général et de la justice populaire en particulier.
La "Situation économique et sociale du Sénégal" (novembre 1998), publiée par la Direction de la prévision et de la statistique, révèle que les condamnations pour atteinte à la propriété (vols de toutes sortes), de loin les délits les plus nombreux, ont représenté 47% en 1996 contre 38% en 1995, soit une hausse de 9%. Le nombre d'usagers et de trafiquants de stupéfiants, qui ont eu maille à partir avec la justice, a aussi connu un accroissement de 8%. De même que les meurtres, assassinats et parricides ont augmenté d'un point, passant de 5% en 1995 à 6% en 1996. Ces dernières statistiques montrent que le mal s'incruste de plus en plus à Dakar où plus de 55% des affaires criminelles sont commises.
La récession économique, le chômage, la paupérisation croissante le défi démographique et les contraintes de l'ajustement structurel ne sont pas étrangers à cette montée en flèche de la violence d'après l'éthno-psychologue, chercheur- associé au Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria), T. K. Biaya.
Ce modèle d'explication empirique ou factuel appréhende, selon M. Biaya, "la violence comme un acte posé dans des conditions particulières et déterminé par des facteurs précis". Le criminologue Lacassagne renchérit que "le milieu social est le bouillon de culture de la criminalité ; le microbe, c'est le criminel, un élément qui n'a d'importance que le jour où il trouve le bouillon de culture qui le fait fermenter". ( in Danièle Poitou, "La délinquance juvénile", Études nigériennes n·41),
Toutefois pour une explication globale et cohérente de la violence, M. Biaya propose de recourir au modèle structurel qui "donnerait une profondeur historique à la violence comme phénomène construit dans l'univers du vécu quotidien et existentiel des jeunes". Sous ce rapport, la violence est sécrétée par des institutions et un ensemble de processus qui échappent au contrôle des individus mais qui structurent leurs comportements. Dès lors que ces processus s'articulent entre eux, ils finissent, d'après l'ethno-psychologue "par installer cette violence structurelle au sein de la société non comme une distorsion ou une pathologie sociale mais comme un ordre articulé, une formalité des pratiques opérant dans le corps social".
A ces explications sur les causes profondes de la violence urbaine, s'ajoutent celles conjoncturelles comme l'insuffisance des effectifs de la police d'État. En effet, la couverture sécuritaire au Sénégal est d'un policier pour 1 703 habitants. Or la norme de sécurité est d'un policier pour mille habitants en temps normal et d'un policier pour cinq cent habitants en cas de trouble.
Chauffées à blanc par les audaces des agresseurs et voleurs, confrontées à la dégradation des réponses policières, les populations, de plus en plus, se font justice en lynchant ou tabassant à mort les malfrats pris en flagrant délit. "Tout cela n'est que le résultat de l'insécurité grandissante"", explique l'ethno-psychologue Biaya, avant d'ajouter que cette violence circulaire traduit surtout "l'émergence d'une culture de la violence de nouveaux acteurs". Et pour le sociologue Malick Ndiaye, de l'université de Dakar, les lynchages et tabassages à mort sont le résultat de l'inefficacité des forces de l'ordre et de la situation d'insécurité permanente dans laquelle évoluent les citoyens.
"En général, dit-il, tant que les citoyens ou groupes de citoyens croient à l'efficacité de l'État, ils se référent à lui, même pour les questions les plus simples; dans le cas contraire, ils cherchent des solutions propres, ce qui veut dire en clair qu'ils essaient de se substituer à l'État, quitte à enfreindre la légalité ainsi qu'on le voit dans les nombreux cas récents de lynchages organisés de voleurs dans certains quartiers bien connus de l'agglomération dakaroise".
L'universitaire Boubacar Ly analyse ces pratiques comme une remise en cause du contrat social. "Lorsqu'on se met à tuer les voleurs, il y' a problème dit-il. On s'oriente vers la sauvagerie. Et il y' a désordre dans la société et dans les esprits". De même pour Malick Ndiaye, ce qui se pose c'est moins la violence que "le type de violence non prescrite par le système, laquelle échappe à la collectivité organisée en État et menace l'ordre social d'un retour à la barbarie comme état précivilisationnel". Avant d'en arriver là, M. Biaya propose d'engager la lutte pour l'éradication des causes structurelles de la violence.
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